S.P.C.R
Mazargues

De tout un peu

Le coup du Roi

J’étais encore à cinquante pas du bord de la barre, lorsqu’une détonation retentit, puis, deux secondes plus tard, une autre !

(...) C’étaient des perdrix, mais leur poids me surprit : elles étaient aussi grandes que des coqs de basse-cour, et j’avais beau hausser les bras, leurs becs rouges touchaient encore le gravier.

(…) Des bartavelles ! Des perdrix royales ! (…) C’était peut-être un doublé de l’oncle Jules ?

(…) J’entendis alors la voix de mon père, que je ne pouvais pas voir, car il devait être sous la barre :

- J’étais à bonne portée, et je crois bien que j’en ai touché une !

- Allons donc, répliqua l’oncle Jules avec mépris. Vous auriez pu peut-être en toucher une, si vous les aviez laissé passer ! Mais vous avez eu la prétention de faire le « coup du Roi » et en doublé ! Vous en avez déjà manqué un ce matin, sur des perdrix qui voulaient se suicider, et vous l’essayez encore sur des bartavelles, et des bartavelles qui venaient vers moi !

- J’avoue que je me suis un peu pressé, dit mon père, d’une voix coupable… Mais pourtant…

- Pourtant, dit l’oncle d’un ton tranchant, vous avez bel et bien manqué des perdrix royales, aussi grandes que des cerfs-volants, avec un arrosoir qui couvrirait un drap de lit. (…) Et si vous m’aviez laissé faire, elles seraient dans notre carnier !

- Je le reconnais, j’ai eu tort, dit mon père. Pourtant, j’ai vu voler des plumes…

- Moi aussi, ricana l’oncle Jules, j’ai vu voler de belles plumes, qui emportaient les bartavelles à soixante à l’heure, jusqu’en haut de la barre, où elles doivent se foutre de nous !

Je m’étais approché, et je voyais le pauvre Joseph. Sous sa casquette de travers, il mâchonnait nerveusement une tige de romarin, et hochait une triste figure. Alors, je bondis sur la pointe d’un cap de roches, qui s’avançait au-dessus du vallon et, le corps tendu comme un arc, je criai de toutes mes forces : « Il les a tuées ! Toutes les deux ! Il les a tuées ! »

Et dans mes petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant.

Extrait de « La gloire de mon père ». Marcel Pagnol. Editions Presses Pocket